Et bien voilà, j'arrive au bout du premier trimestre et de ma période d'essai. Alors je signe ou pas ? Il faut dire que la situation est fragile. Si les rapports avec cette équipe commencent enfin à s'établir doucement sur des bases saines, la situation financière, elle, n'est guère brillante. Le spectre de la cessation de paiement est toujours là et il va falloir que je déploie de la matière grise et de l'énergie pour le dissiper. Comme me l'a dit un haut-fonctionnaire : "pourquoi l'association se charge de missions pour lesquelles elle n'est pas missionnée, donc financée ?" Parce que c'est ça le rôle d'une association d'éducation populaire !" avais-je envie de hurler dans ses oreilles. D'autant que le préfet n'hésite pas à dire en réunion publique que les bénévoles des associations doivent participer à la prévention de la délinquance ! Quitte à instrumentaliser les associations pour des missions qui sont du ressort des pouvoirs publics. Comment oser parler de prévention de la délinquance sans aborder les compétences et le besoin de professionnalisation ? Ainsi que la nécessité de prendre de la hauteur pour juger des situations multiples et complexes. Mais comme l'a rappelé ce préfet : "on n'a pas besoin de sociologues, on sait évaluer nous mêmes". En fait, il fit un beau lapsus en voulant préciser cette pensée : "on a pas besoin de bien faire"... Etonnant, non ? Ce quartier laissé pour compte depuis des années je commence à rentrer dedans, à en toucher l'essence, la texture, les contradictions et les vrais problèmes. Problème de pauvreté d'abord, puis de repli communautaire. Problèmes pour les familles mono parentales, problèmes de survie pour les vieilles épouses africaines quand le mari part au bled avec l'argent pour s'amuser avec de plus jeunes femmes, problèmes pour régulariser les situations administratives, problèmes pour accéder à un emploi qui ne soit pas à l'autre bout de la ville (pas de transports) ou si mal payé qu'il vaut mieux rester chez soi. Problème plus général de l'enfermement psychologique et de l'alcool, seul dérivatif quand ils ne s'agit pas d'autres substances que la loi réprouve. Je sais, ça fait très Zola tout ça, mais c'est la réalité, la vrai, celle que les bureaucrates veulent à toute force ignorer. Les bureaucrates et les individualistes forcenés pour qui le mot solidarité n'a pas de sens, sauf bien sûr quand les ennuis finissent par tomber sur eux... C'est peut-être vous, votre voisin, votre collègue, tout ceux qui finissent par énoncer quelque vérité profonde sur la misère et la précarité "y zont ka faire ça ou pas faire ça !"...
Bien sûr, vu de l'extérieur, si on laisse la "moralité" et la "normalité" prendre le dessus (ces mauvais conseilleurs), on ne peut que reculer devant certains personnages : le jeune noir peu expressif qui promène son pitt-bull sans muselière, l'autre tellement aviné qui me prenait dans ses bras comme si j'étais un vieux pote et qui quelques secondes après me regardait avec une lueur pas rassurante dans les yeux, se demandant s'il allait me bouffer tout cru ou me refaire un gros câlin (allusion à Romain Gary)... Ou bien toutes ces gueules cassées par la vie, le tabac et le vin de mauvaise qualité qui viennent épancher leur désespoir dans un bal de fin de "foire à tout" où ils ont pu vendre pour quelques euros bien utiles de vieux ustensiles, des jantes de voitures ou les jouets de la dernière qui n'en a plus besoin. Bref, un univers qui ressemble assez à celui des vieux faubourgs miniers des villes du nord comme Valenciennes.
Voilà pour l'extérieur. En interne, après m'être fait tirer dessus à boulets rouges par une équipe qui ne sait pas sur quel pied danser avec sa direction et ses administrateurs, les choses s'apaisent enfin et j'ai enfin l'impression d'avoir un début d'équipe avec moi. Le temps et les projets feront le reste. Plus de communication, plus de partage des stratégies, plus d'accompagnement... Les vides à combler sont nombreux. De mon côté, j'attends plus d'énergie et d'investissement. Mais j'ai bon espoir, à condition que je parvienne à mobiliser les partenaires, notamment à travers une démarche de transparence et de cohésion. Mais cela démarre bien à travers le Projet Social de Territoire que je suis censé mener pour les années à venir. Et puis j'ai la chance d'avoir un Conseil d'Administration plutôt volontaire et qui aime ce quartier.
Bien sûr, j'ai en face de moi... Nous avons en face des nous des fonctionnaires tatillons dont on a parfois le sentiment qu'ils sont là uniquement pour bloquer les dossiers et les subventions. Qui sous prétexte d'avoir des dossiers clairs et que chaque centime de l'argent public soit justifié, nous demandent des évaluations à n'en plus finir, transformant les bonnes volontés en piliers de bureau et experts de la feuille de calcul Excel... Ce que je refuse, mon rôle n'est pas de fournir des statistiques sans fin que personne n'analyse (ils en sont d'ailleurs bien incapables), mais de soulever les volontés pour aider ce quartier à retrouver espoir et moins souffrir moralement. Et mes indicateurs d'évaluation seront qualitatifs, pas quantitatifs. Utopie ? Peut-être, mais je préfère ce rôle à celui de castreur assermenté. On a l'impression que plus les gens sont pauvres et démunis, plus l'institution s'en prend à eux... Heureusement, il existe aussi des fonctionnaires qui voient les choses autrement, capables d'aller se prendre le bec avec les autres services pour tenter de faire vivre le monde associatif, ce pendant de la démocratie. Car le débat se situe là, sur ce terrain idéologique, entre ceux qui veulent tout privatiser et ne voient pas l'utilité des associations (quel déni de démocratie !) et ceux qui pensent au contraire que l'on en sortira que par la pluralité des actions et la confrontation (constructive) des réalités. J'ai déjà réussi à mobiliser les acteurs de l'insertion professionnelle sur ce quartier abandonné pour faire une enquête sociale, une vraie, à la Bourdieu, avec interview et questionnaire, et non pas ramasser un bloubiboulga de statistiques inutiles. Rien que cela me satisfait. C'est un premier pas dans le bon sens malgré les réticences d'un directeur de service UTAS qui visiblement ne connaît rien du terrain ("mais un demandeur d'emploi est forcément inscrit à l'ANPE"... Comment lui expliquer cette autre réalité qui existe au dehors des murs de son bureau ?...)
Bon alors, je signe ou pas ? Je reste le nez au vent quelques secondes. Revenir au coeur du terrain m'excite et me panique en même temps. Vais-je y arrivez ? Vais-je savoir trouver la force morale qu'évoluer dans ces îlots au milieu de lascars pas méchant, mais clairement impressionnants suppose ? Ai-je toujours cette force de mes débuts ? Suis-je toujours capable de saisir des idées et des opportunités au vol pour les transformer en projet ? Vais-je avoir une équipe forte avec moi, car sans elle rien n'est possible ? VAis-je convaincre ces nouveaux élus de la nécessité d'avancer ensemble ? Comment ne pas décevoir ces gens modestes et simples qui "traînent" dans la maison de quartier, seul endroit où ils trouvent chaleur humaine et une oreille patiente ? Tant de questions qui me paralysent parfois... Allez ! Un problème à la fois, c'est le meilleur moyen d'aller loin ! Bon, je signe où ?








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